Plus de 300 auteurs et personnalités du monde de l’édition, animés par Leïla Slimani, Virginie Despentes et Emmanuel Carrèreont appelé à la création d’une “clause de conscience” dans leur secteur, dans un article d’opinion publié dans La Tribune Dimanche (source en français)après que 170 auteurs ont annoncé en début de semaine qu’ils quittaient Grasset parce qu’ils ne voulaient pas s’écarter de leur éditeur suite à l’éviction d’Olivier Nora.
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Les écrivains ont ébranlé le monde de l’édition français, habituellement calme, en refusant de publier de nouveaux ouvrages chez Grasset après le départ de son directeur général, une décision qu’ils imputent à Bolloré. Dans une lettre ouverte après leur exode, ils ont dénoncé « une atteinte inacceptable à l’indépendance éditoriale » de la maison d’édition fondée en 1907.
“Il est temps de fixer une limite. Cette limite a un nom : la clause de conscience. Elle existe pour les journalistes. Elle doit être élargie, non pas pour affaiblir les entreprises, mais pour rétablir un équilibre fondamental entre la liberté d’entreprendre et la liberté de ne pas servir ce que nous désapprouvons”, indique la lettre signée par 308 personnes.
À la suite d’un changement idéologique promu dans l’ensemble du groupe par Vincent Bolloré, l’homme d’affaires conservateur qui contrôle Hachette, première maison d’édition française et maison mère de Grasset, “les auteurs voient leurs droits de publication et leurs œuvres sous le contrôle d’un actionnaire dont ils remettent en question la politique éditoriale”, peut-on lire dans le texte.
“Les salariés participent à la diffusion de discours politiques qu’ils désapprouvent. Les éditeurs publient des ouvrages dont ils ne partagent pas la portée. Les salariés évoluent dans des environnements profondément transformés, où la pluralité s’efface au profit d’une seule ligne”, ajoute le communiqué.
Parmi les signataires figurent des auteurs de plusieurs éditeurs, dont Hervé Le Tellier (Gallimard) et Maylis de Kerangal (Verticales), mais aussi des piliers de Grasset comme Gaël Faye et Bernard Henri-Lévy, et de récents lauréats du prix Goncourt comme Jean-Baptiste Andréa. Pour les signataires, “le limogeage d’Olivier Nora, directeur général de Grasset, par Vincent Bolloré, est révélateur d’une évolution à laquelle notre législation ne peut pas faire face”.
Selon les signataires, tout un secteur, des communicants aux libraires en passant par les salariés, est concerné. _”_La loi française ne leur prévoit rien. Elle leur dit d’accepter ou de partir. Partir, c’est renoncer à des années d’ancienneté, des droits et une stabilité parfois accumulés au fil des décennies. Rester, c’est consentir à une forme de dissonance morale”, argumentent-ils.
La sénatrice socialiste Sylvie Robert, figure de proue du secteur du livre, a également appelé jeudi à la création d’une “clause de conscience” pour les auteurs “en cas de changement radical de ligne éditoriale”. Cette mesure est également soutenue par le député Horizons Jérémie Patrier-Leitus, président de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public qui a interrogé Vincent Bolloré.
Le député a indiqué à l’AFP qu’il “travaillait sur une loi” qui permettrait “l’inclusion obligatoire et automatique dans les contrats d’édition d’une clause dite “intuitu personae””, qui permettrait de résilier le contrat des auteurs en cas de départ de leur éditeur. Interrogé sur cette proposition, le président français Emmanuel Macron a demandé d’y “réfléchir un peu”, sans prendre de décisions définitives. C’est “une question qui va se poser”, a-t-il insisté.
Grasset “va continuer” : Bolloré laisse de côté le “vacarme d’une “petite caste”
De son côté, le milliardaire conservateur Vincent Bolloré a promis dimanche, sans aucun doute, de trouver de nouveaux auteurs pour l’un des éditeurs les plus prestigieux de France, après le départ de ceux qui mettaient en cause les ingérences politiques.
Bolloré, un fervent catholique qui a investi une partie de sa fortune familiale dans un empire médiatique conforme à ses convictions conservatrices, s’est dit surpris par le « tollé » contre l’éditeur mais a insisté sur le fait qu’il continuerait.
dans un rare déclaration au Journal du Dimanche (source en français)dont il est également propriétaire, Bolloré critique “une petite caste qui se croit au-dessus de tout et de tous et qui se coopère et se soutient”.
Malgré les protestations, “Grasset continuera et ceux qui partiront permettront à de nouveaux auteurs d’être publiés, promus, reconnus et valorisés”, a déclaré Bolloré.
Grasset a été rendu célèbre par des géants de la littérature française comme François Mauriac et André Malraux.
La famille Bolloré a fait fortune grâce aux ports et au commerce en Afrique. En 2023, le magnat rachète le groupe Hachette, propriétaire de Grasset et d’autres grands éditeurs, ainsi que les chaînes de télévision payantes Canal+ et C-News, la radio Europe 1 et des magazines comme Elle.
La décision a été saluée par les conservateurs, qui y voient un rééquilibrage de ce qu’ils considèrent comme un parti pris persistant de gauche dans les médias français. Olivier Nora, de son côté, avait défendu l’indépendance de Grasset après le rachat d’Hachette par Bolloré.
“Quant aux attaques contre mon ‘idéologie’, je voudrais réitérer une fois de plus que je suis démocrate-chrétien et que les dirigeants d’Hachette continueront à publier tous les auteurs qui le souhaitent”, a répondu Bolloré.
On y note que Nora, qui a dirigé la maison d’édition pendant 26 ans, a démissionné après un désaccord sur la date de publication d’un livre de l’auteur franco-algérien. Boualem Sansalqui avait été libéré de prison en Algérie l’année précédente.
Il a également critiqué la gestion de Grasset par Nora (« résultats économiques très décevants de la Maison Grasset »), soulignant que, malgré une baisse des ventes de 25 % en 2025, le salaire de Nora était passé de 830 000 € à 1 million d’euros (977 000 à 1,17 M$).
Nora sera remplacée par un homme de confiance du milliardaire, Jean-Christophe Thiery, PDG du groupe Louis Hachette.
Bolloré, qui a mené une campagne de concentration industrielle dans les années 2010, possède également le groupe Canal+ et Prisma Media (Voici, Capital, Femme actuelle, etc.) et Lagardère Media (Europe 1, JDD).
Fayard, CNews, Europe 1 et le JDD sont périodiquement accusés par des responsables politiques de gauche de promouvoir des opinions conservatrices, voire d’extrême droite, ce que démentent les médias.
