C’était un morceau de papier vert discret. Celui qui a reçu la note à Paris en mai 1941 a dû se présenter dans un gymnase le 14 mai, apparemment pour clarifier son titre de séjour.
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Ce qui a suivi n’était aucune formalité officielle. Il s’agissait de la première grande rafle de Juifs dans la France occupée par l’Allemagne : la Rafle du « billet vert », la rafle de la feuille de papier verte.
Sur ordre des SS et de la Gestapo, la police française arrêta ce jour-là quelque 3 800 hommes juifs, pour la plupart originaires de Pologne et de République tchèque. Ils furent conduits dans les champs de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande.
Environ 700 personnes ont réussi à s’échapper. Les autres, soit quelque 3 100 hommes, furent déportés à Auschwitz-Birkenau en juillet 1942 et y furent assassinés.
Le gouvernement collaborationniste de Vichy avait déjà légalement autorisé l’arrestation et l’internement de Juifs étrangers peu après l’invasion allemande de juin 1940.
À l’occasion du 85e anniversaire de ce raid, les visages des personnes arrêtées, ainsi que ceux des auteurs et des complices, sont visibles pour la première fois dans une exposition à l’ambassade de France à Berlin, inaugurée le 11 mai 2026.
Les 98 photos perdues
Les photographies montrent des hommes en costume, avec des chapeaux, certains avec des valises et d’autres sans. Certains regardent directement la caméra. D’autres détournent le regard. Les photographies ne montrent pas un groupe anonyme, mais plutôt des individus.
L’homme derrière la caméra était Harry Croner, un photographe berlinois recruté par la Wehrmacht en 1940 et d’origine juive du côté de son père. Le chef du « département juif » de la Gestapo à Paris, le SS-Hauptsturmführer Theodor Dannecker, le chargea de documenter le raid.
98 photographies ont été prises. Les images ont ensuite disparu pendant plus de 80 ans.
Ils ont été redécouverts en 2020 et acquis, étudiés et analysés par le Mémorial de la Shoah à Paris.
Lior Lalieu, directeur de la photothèque du Mémorial de la Shoah, a analysé la collection et rédigé des légendes qui contextualisent la dimension historique et personnelle du raid. ton livre La Rafle du “billet vert”co-écrit avec Jean-Marc Dreyfus, il a été publié en avril 2026.
Le 10 mai 2026, le Mémorial a montré pour la première fois les 98 images au public à Paris, et un jour plus tard, elles étaient exposées à Berlin.
Croner a été classé « inapte au service militaire » après 18 mois en raison de ses origines juives. En 1944, il est interné dans un camp de travail sur les côtes de la Manche et en 1945, il est fait prisonnier de guerre par les Américains. Après sa libération, il retourne à Berlin et devient photographe de presse et de théâtre. Il meurt à Berlin en 1992.
“Cette attaque a été le déclencheur de tous mes cauchemars”
Liliane Ryszfeld a 91 ans et s’est rendue à Berlin depuis Paris pour le vernissage de l’exposition. Elle avait six ans au moment du raid.
Il a accompagné sa mère au commissariat de Vincennes, où son père Mosjez Stoczyk avait été convoqué. Il était originaire de Varsovie, aimait la France et s’était engagé comme volontaire dans l’armée en 1939. Il n’est jamais rentré chez lui après sa convocation. Il fut interné à Pithiviers, déporté à Auschwitz-Birkenau en juin 1942 et y fut assassiné.
“L’attaque du billet vert a changé ma vie pour toujours. Mon père a été convoqué et n’est jamais rentré à la maison”, raconte Ryszfeld. “Les photographies récupérées sont pour moi un événement capital. Ce raid a été le déclencheur de tous mes cauchemars.”
Lors de l’exposition, il a également évoqué un souvenir revenu il y a quelques années seulement…
“J’avais un costume bleu, avec des robes et des fantaisies sur une robe, et ce souvenir m’est revenu 80 ou 85 ans plus tard.” C’était le costume qu’elle portait quand elle était petite, la dernière fois qu’elle s’était rendue au commissariat avec son père.
A la veille de l’ouverture, Ryszfeld s’est adressé aux écoliers berlinois.
“Vivre en Allemagne avec les jeunes me donne l’espoir d’un avenir paisible pour les générations à venir. Parce que j’ai beaucoup souffert.”
A propos de l’exposition, il déclare : “Toutes les photos ont un sens et, surtout, elles sont notre mémoire. Notre mémoire et peut-être aussi notre avenir.”
Un rappel et une obligation
L’exposition est également liée au présent.
Rüdiger Mahlo, représentant de la Claims Conference en Europe, a déclaré lors de l’ouverture : “Il est important de montrer l’exposition car nous voyons aujourd’hui le début de la marginalisation des Juifs de la société”. Il a évoqué les écoliers juifs qui abandonnent les écoles normales et les étudiants juifs qui évitent les universités. “Et tout cela est un début qui nous inquiète beaucoup.”
Pour Mahlo, la mémoire fait partie de la vie sociale d’aujourd’hui : “Ce que nous voyons ici aujourd’hui, ce sont des débuts qui existaient aussi à l’époque.”
L’ambassadeur de France en Allemagne, François Delattre, souligne également l’importance des archives et de la recherche : “Alors que la falsification historique est en hausse en Europe et au-delà, il est aujourd’hui plus important que jamais de souligner que notre mémoire collective doit s’appuyer sur des archives, des témoignages et une recherche historique indépendante.”
The Claims Conference : 75 ans au service des survivants
L’exposition est organisée par la Conférence sur les revendications matérielles juives contre l’Allemagne, ou Conférence des réclamations en abrégé. Elle a été fondée en 1951 par des représentants de 23 organisations juives internationales et fait campagne pour l’indemnisation des survivants de l’Holocauste. Elle distribue également des fonds à des particuliers et à des organisations et soutient la restitution des biens juifs pillés pendant l’Holocauste.
Depuis le début des négociations avec le gouvernement allemand en 1952, plus de 90 milliards de dollars d’indemnisation ont été versés. Rien qu’en 2024, la Claims Conference a versé plus de 535 millions de dollars à plus de 200 000 survivants dans 83 pays. En outre, il a fourni plus de 888 millions de dollars à plus de 300 organisations d’aide sociale à travers le monde. Ces organisations soutiennent les survivants en leur fournissant des soins à domicile, de la nourriture et des médicaments.
La Claims Conference se considère également comme une gardienne de la mémoire.
Mahlo déclare : “Nous ne pourrons pas le remplacer, mais nous devrons essayer de trouver des moyens de transmettre ce que nous savons de la Shoah aux prochaines générations afin que cela ne se reproduise plus”.
Un projet de mémoire européenne
L’exposition « Visages de la mémoire : les images de la synthèse du Livre Vert » est un projet de coopération européenne. La Conférence des réclamations, l’Ambassade de France en Allemagne, le Mémorial de la Shoah à Paris et la Commission française pour la restitution des biens culturels et l’indemnisation des victimes de pillages antisémites (CIVS) y participent.
Jacques Fredj, directeur du Mémorial de la Shoah, profite de l’exposition pour s’adresser au public : “Vos archives ont de la valeur, confiez-les-nous et contribuez à préserver l’histoire de la Shoah.”
L’exposition sera présentée à Berlin jusqu’au 9 juillet 2026.
Liliane Ryszfeld déclare : “Même si notre génération va progressivement disparaître, j’espère que les familles en deuil trouveront davantage de documents afin que toute la vérité puisse éclater.”
